Ce texte de l’artiste  est le seul d’un carnet blanc. Il prévoyait d’écrire un livre entier sur cette technique qu’il maîtrisait parfaitement, de la petite aquarelle quasi miniature à la grande sur un format de 56 x 76 cm (dit Jésus) qu’il exécutait en une seule séance. Il affectionnait tous les papiers du très léger normalement réservé aux croquis à l’épais papier chiffon fait main.

feugereux-conie-0089 (2)

Les manuels sont nombreux à offrir toutes les recettes de cette difficile et merveilleuse technique, à croire que l’on peut la dominer.

Je suis d’un avis contraire : on ne la domine jamais !

Tout le plaisir est là, parce que c’est chaque fois une aventure, chaque fois une découverte, et que cette incertitude est une excitation constante.

A vingt ans je faisais une aquarelle ; j’avais tout dit de ce dont j’étais alors capable et ― erreur de ma part ― je ne me posais pas de problèmes.

Quarante-cinq ans plus tard, après avoir fait des milliers d’aquarelles, je me dis que je ne sais rien encore et que l’aquarelle me surprendra toujours.

Pour cette raison il me paraît prétentieux de vouloir parler de l’aquarelle. Sauf pour dire qu’il n’y a pas de recettes miracles… ce qui mettrait un point final à mon discours !

Je parlerai donc plutôt de recherches continuelles, de tâtonnements, de réussites parfois, d’échecs souvent. Je parlerai, non pas d’expérience, mais de patience constante, assidue, passionnée. Je parlerai de la couleur, du papier, du temps qu’il fait, de l’humidité dans l’air sous des soleils de plomb… et même de la nécessité de fumer des Gitanes les jours de pluie pour activer le séchage.

Je parlerai aussi de cette force intérieure qui pousse l’aquarelliste à décider d’une nouvelle étude lorsqu’il croit avoir réuni en lui tous les éléments susceptibles de lui faire croire à une possible réussite.

Si vous attendez des secrets, des trucs, des recettes d’atelier, ce livre n’est pas pour vous !

J’ai seulement envie de m’adresser à des passionnés, à des amoureux, qui n’ont d’autre prétention que d’essayer d’être aujourd’hui un peu meilleur qu’hier, en sachant qu’il faudra qu’il en soit ainsi toute leur vie d’Artiste.

Celui qui n’a pas compris cela n’a rien compris et fera partie de cette cohorte de peintraillons exposant sans complexe leurs « œuvres » sur tous les murs en se donnant le titre d’Artiste.

Cézanne, lui, se considérait comme un amateur, parce que « amateur » cela veut dire « aimer » !

 

Illustrations :

(ci-dessus) Jean Feugereux, La Conie

(ci-dessous) Le phare d’ Eckmühl

feugereux-phare-eckmuhl